Il se dégageait toujours de Jeanne une forte odeur d’eau de Javel. Tous les jours, en rentrant du jardin, elle se décapait les mains. Le rapport qu’elle entretenait avec son corps était distant et simplement factuel, hygiénique. A part les marrons glacés et la kleptomanie, je ne lui connaissais aucun plaisir.
A chacun de mes retours dans cette maison, il y avait de nouveaux objets. Quand je demandais d’où ils provenaient, Jeanne me répondait invariablement : « ça vient de Chine ».
Elle m’emmenait souvent au restaurant, munie de son grand sac noir en skaï, pour y mettre des couverts, des assiettes, des serviettes. Moi, ça me faisait rire, mais ma mère étouffait de honte. Quand nous étions seules toutes les deux, elle m’emmenait faire du shopping. Un jour que nous cherchions une paire de chaussures, elle a éxigé de la jeune vendeuse qu’elle me vouvoie. Je crois que j’ai gardé de ce moment une vraie manie des formules de politesse.
Jeanne ne supportait pas les vieux. Elle insultait les vieilles dames quand on faisait la queue au supermarché. J’adorais ça. Tous les jeudis, jour de marché, elle achetait à une très vieille femme des œufs frais dont le jaune était orangé et la coquille souillée de fientes et de plumes. Elle faisait cuire mon foie de veau en le déglaçant avec du vinaigre. Cette bonne odeur et le pschitt de la poêle, c’est ma madeleine de Proust à moi.
Dans sa jeunesse, sous l’occupation allemande, Jeanne a tué un homme. Un Allemand en uniforme fouillait son immeuble parisien. Comme il se dirigeait vers la cave, elle l’a suivi. Pour sauver le cochon que tous les habitants de l’immeuble avaient réussi à engraisser pour Noël, elle a pris une fourche et a planté le Monsieur. Quand Jeanne me racontait cette histoire, elle n’avait pas une once de remords dans les yeux. J’aimais sa force.
Jeanne détestait ses voisines. Après la guerre, son mari est rentré des camps avec une grave maladie pulmonaire. Il fallait quitter Paris pour un air plus pur. Jeanne la parisienne s’est retrouvée à Aurillac, en Auvergne, « chez les ploucs », comme elle me disait toujours. Tous les jours, sa voisine d’en face lui pliait le journal dont elle venait d’achever la lecture. Jamais elle n’a eu pour elle un mot gentil en retour, jamais Jeanne ne l’a remerciée. Elle ne tolérait guère que les rares fréquentations avec ces deux dames qui vivaient dans la maison d’à côté.
Madame André habitait avec Miss. Deux vieilles dames très gentilles, l’une toujours très apprêtée, avec de jolies boucles blanches, et l’autre très masculine, toujours en salopette, à réparer sa 4L orange. J’adorais Miss, elle m’amenait à la pêche, en été. Elle connaissait les coins de la rivière où on pouvait trouver des petits poissons pour faire des fritures. Je rentrait avec mon butin pour les gober tout rond avec du citron et de la mayonnaise.
Jeanne était misanthrope, et elle m’a en partie élevée. Elle me laissait vaquer à mes jeux solitaires, à fouiller dans les cagibis, à peindre, ou à barboter dans ma petite piscine. Elle m’adorait, ma sœur et moi étions ses préférées, et ça faisait grincer des dents. Quand j’étais sur ses genoux, je regardais le monde se découper dans la grosse pierre qu’elle portait au doigt et je lui disais : « tu as le cou mou, mais tu n’es pas vieille ! tu seras vieille quand tu auras une canne ! ». Quand je partais de chez elle, je lui cachais toujours un petit mot gentil. Ils sont tous avec elle, là où elle est aujourd’hui.
Je ne l’appelais pas Jeanne, mais du petit nom que l’on donne à sa grand’mère. Je suis heureuse qu’elle n’ait jamais cherché à être une Mamie-Gâteau. Et qu’elle n’ai jamais eu à marcher avec une canne.
(article écrit et initialement paru en 2008, sur le site Ladies Room)
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