... je me dis une quantité de choses en ce moment (pour ne pas trop changer). c'est toujours comme ça, quand je suis un peu en forme :
- je pense à la puissance des réseaux humains, à l'impossibilité de faire sans quand on veut produire, faire exister, proposer des choses. je dois m'y prendre un peu tard, mais rien n'est impossible, simplement complexe et difficile. comme apprendre une langue étrangère. (NB : pas d'alcool pendant les vernissages ou les manifestations mondaines. un petit verre pour "tremper ses lèvres", sinon, on frôle la catastrophe...). ça demande avant tout une vraie concentration, de dire des choses intelligentes à des inconnus, de savoir se comporter en public tout en ayant l'air décontracté, de savoir être absent ou présent au bon moment.
- les relations humaines, leurs degrés de profondeurs me fascinent toujours autant, mais commencent aussi à m'affliger. on me parlera de pessimisme, je répondrai : "montrez-moi quelque chose que je ne connais pas!". j'attends toujours LA surprise, celle qui me fera ravaler mes doutes... c'est pas gagné. parfois, un mot de travers, une association d'idées malheureuse peut tout détruire, en semant simplement le doute. comment ne pas avoir de doutes, dans un monde (celui des relations, actuellement) où est mouvant, implacable, contradictoire (rester léger / être profond, s'investir / fuir, etc...)?
- j'oscille très vite entre une joie réelle d'être-avec et le rejet immédiat, notamment de la foule, du groupe, de la société. le petit format de société parait me convenir, inutile (sauf dans le cas de réflexion/pratique de la notion de réseau, d'où la difficulté de l'exercice) de chercher plus loin, de se contraindre à être quelqu'un d'autre. d'ailleurs, être qui, au juste?
- ceci n'était pas une fuite, mais une profonde incompatibilité de départ. si je quitte ce pays régulièrement, si je cherche à voyager si fréquemment (plus que beaucoup, ou sous tous les prétextes), ce n'est pas juste en quête de lieux plus "confortables" pour moi, ce n'est pas uniquement pour trouver "mieux", puisque cela ne saurait exister. non, je ne suis tout simplement pas d'accord avec ce pays, profondément et d'autant plus aujourd'hui que je détiens tout un éventail d'outils pour comprendre, analyser, comparer, anticiper. je vois beaucoup d'absurdités, de violences sourdes, d'inertie, d'acceptation passive et d'incomprehension (à commencer par la mienne!). rien à faire, je dois reprendre la route, avec cette certitude au fond de mes tripes : je pars respirer ailleurs, même si une bonne part de ma vie est enracinée ici. je ne suis simplement pas d'accord pour donner autant à une ville qui ne donne rien, à un pays qui tente de me contrôler et me vole.
- les émotions ne sont pas fugaces, elles vivent en permanence en nous, se fixent sur des cordes sensibles, s'enroulent, s'endorment, mais ne passent pas. elles se ramifient les unes dans les autres, restent en sous-marin, en sous-cutanée, mais jamais ne disparaissent. il est si complexe de les sentir, de les comprendre, de se souvenir d'elles, parfois, qu'on les ignore. mais il suffit de poser ses doigts sur elles, tout doucement, et de parcourir leurs corps noueux, pour appréhender leur profondeur, se rapprocher de leurs racines. nous.
- je me suis mise au travail. je remets la machine en route, je lui donne de la nourriture, je vais la gaver de bonnes et justes choses. un régime bien dosé à base d'art ciblé, d'architecture, de rencontres précises, de questionnements, d'idées. et les idées se ramifient les unes aux autres, comme les émotions, la pensée avance, elle pousse quand on lui en laisse la possibilité (air, terre, eau). je dois suivre les ramifications de mes idées, je dois suivre un fil rouge qui s'est compressé et emmêlé en une pelotte très compacte. cette pelotte a vecu sa vie à l'intérieur de moi depuis 4 ans. y'a du boulot, mais c'est aussi excitant qu'un polar. en plus, je ne sais pas si je vais avoir le courage d'en faire un pull, moi, de cette pelotte rouge. que l'esprit de Gordon soit avec moi!
Gordon Matta-Clark, alive & kicking. with love.
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