ciao audrey, je t'ai envoyé un message hier soir a deux heures et demie du matin qui m'est
revenu...j'essaye à nouveau car c'est un texte que je voudrais vraiment te faire lire car il a
été écrit en pensant à toi!!il n'y avait pas de doc dans l'expo sur Matta Clark par contre je sais qu'une
nouvelle publications sur son travail en vidéo sortira ce mois ci. yeah...
J'ai été à nouveau trés impressionné par le travail de notre Gordon, dans l'expo et
à travers les livres que j'ai trouvé ici. J'ai donc écrit un texte qui met ensemble la
gratitude que je ressens enves toi pour me l'avoir fait découvrir, des notes que
j'avais pris sur NY le jour de mon arrivée et l'enthousiasme pour avoir trouvé ce
soir dans une librairie nocturne une reédition de Delirious New York de Rem
Koolhaas.J'ai écrit le texte en pensant à ARCHISEMIO. Tu décidera si çq vaut la peine de le
publier. Si tu le trouve adapté, très bien, autrement tu le garderas pour toi, OK?Je t"envoyais aussi quelques photos mais ça rend le message très lourd donc si tu as le texte je t'enverrai les images ensuite...Je t'embrasse fort,LUCAPSJ'ai aussi découvert ce soir ton texte sur la recontre avec Chalayan. youppy!
New York n'est pas une ville, c'est une folie. On ne peut même pas la définir
comme un immense parc à thème, malgré ses apparences. Lorsau'on la voit pour
la première fois, elle apparaît plutôt comme
une illusion, un rêve, une expérimentation utopique qui semble pouvoir
disparaître ou échouer à tout moment, comme tout utopie d'ailleurs. On dirait
que c'est justement pour échapper
à cet échec si probable qu'elle change, mute, se transforme incessamment.
Le résultat de tout ça c'est une forme de démesure tout à fait particulière. Je ne
parle pas
de la démesure quantitative du paysage urbain avec ses immenses vallées de
lumières et ses chaînes rocheuses aux angles géométriques. Je parle de la
démesure sémiotique de son discours. Je parle de la démesure d'un signe dont la
puissance défie non seulement l'imagination mais aussi toute rhétorique visuelle.
Des tours avec des palais byzantins encastrés au quatre-vingtième étage, des
immeubles résidentiels néo-grecs ou encore un restaurants donc les arcades ont
été réalisées à l'aides de colonnes importées directement de Pompeii.
Tout ici est esthétiquement fou. Une folie qui ne correspond pas à de
l'impossible, à de la fiction
pure: ça serait juste du théâtre. Mais plutôt une folie qui joue à amener le
possible
(Byzance, la Grèce, le nécropole romaine...) à ses conséquences les plus
extrêmes. En ça, New York est un vrai rêve gothique (n'oublions pas que le
surnom de
cette hyperville est Gotham!), une folle déformation de l'existant. En ça je
reconnais l'immense pouvoir imaginaire et l'intelligence subtile de ce lieu et de ce
cumul de bizarrement démesuré de signes.
L'impact de cette vision a été tellement fort sur moi lors de ma première
traversée, à pied, du lower Manhattan de me faire craindre l'inutilité de mes
intérêts, de ma recherche et, pendant un instant, de mon parcours personnel
aussi. Pourquoi rechercher, pourquoi s'interroger, pourquoi continuer de créer?
Tout m'a paru "déjà là", dans la folie sans modestie ni mesure de ce délire en
pierre et lumière.
Quelques jours plus tard je me suis retrouvé dans une exposition d'artistes new-
yorkais des années 70 (NY est en pleine crise nostalgique) appelée Organized
Delirium (http://www.artnet.com/event/70929/Organized_Delirium-
_New_York_1970-1978.html).
J'ai été frappé par une vidéo de Gordon Matta Clark
que j'ai découvert depuis quelques semaines à peine, par Audrey Bartis. Je
connais donc un peu les aventures de Matta-Clark dans les ruines des quartiers
working class de New York qu'il découpe à la tronçonneuse. Dans la vidéo en
question, par contre on le voit juste en train d'essayer d'habiter un grand arbre.
Et bien, soudainement, tout a été clair pour moi.
Le travail de cet artiste a pris tout sont sens ici, au coeur de la ville qui progresse
en colonisant l'inexistant, en remplissant l'espace vide projetant
vers le haut ses cumuls délirants de signes.
Qu'est-ce le travail de Matta-Clark si non une tentative d'habiter l'inhabité, de
décoloniser l'existant en vidant l'espace déjà plein puisque précédemment écrit? Il
éventre le déjà construit en précipitant le signe vers le bas (simplement: ça suffit
de creuser un trou!) là où à l'accumulation sémiotique il oppose juste l'absence et
le travail, parfois douloureux (autrefois fatal) de la soustraction.
New York City, le 6 janvier 2005.
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